ALPINISME & RANDONNEE
n°235 octobre 2001

ALPINISME AU KIRGHIZSTAN
Les sorcières blanches du Kokshall-Too
Texte & Photos : Alan Delizée

La chaîne du Kokshall-Too au Kirghizstan : une multitude de sommets de plus de 4000 mètres, dont la plupart sont vierges, une exploration engagée dans des conditions de neige épique.

Les montagnes du Tien Shan relient le nord du Karakorum à l'Hindu Kush, en une chaîne de plus de 1500 kilomètres qui traverse la frontière Kirghizstan-Chine. La chaîne du Kokshall-Too, l'une des dernières inexplorées du Tien Shan, s'étend sur 400 kilomètres sur cette frontière, culmine au Dankov Peak (5982 m), et offre quelque 75 sommets de plus de 4000 mètres, dont la plupart sont vierges. Sur les dix-sept de plus de 5000, onze n'ont jamais été gravis. La différence entre le haut plateau et le point le plus haut est de 1800 mètres. On y trouve des big wall tels le Soldat Rouge, mur qui s'élève d'un seul jet sur 1200 mètres. Les voies sont en glace/neige, mixte ou rocher (un granit rouge ou gris idéal pour la grimpe). Le climat est très sévère ; même l'été, la température n'excède pas le 0°C. Juillet, août et septembre sont les périodes les plus stables dans cette région très isolée et rarement parcourue, qui constitue une aubaine pour les alpinistes en mal de terra incognita.
A notre arrivée à Almaty (Kazakhstan) à 9 heures, heure locale, le temps est très lourd, la chaleur asphyxiante. En nous dirigeant vers le véhicule, un Kazakh nous bloque l'accès à la route où est garé le bus. Impossible de passer avec nos chariots. Le ton monte rapidement. " Pourquoi fais-tu cela ? ", lui demande notre interprète. " Pour travailler. Comme cela, ils ne peuvent plus rouler avec leur chariot, ils doivent utiliser des porteurs jusqu'au bus ". Un des porteurs accroche une sangle des sacs dans le pare-chocs d'une Traban, voiture symbole d'ex-URSS qui
passe dans le coin : hurlements, bagarre : un jour comme les autres en Asie Centrale.

UN MOUTON S'AGITE DANS LA CABINE DU CAMION

Nous rejoignons Bishkek, la capitale du Kirghizstan, où Vladimir Komissarov nous attend. Géologue et guide, il a parcouru presque tous les sommets de l'ex-URSS et fête notre arrivée à la vodka. Amateur de grappa, je lui offre une bouteille achetée dans le Val d'Aoste . la fête continue de plus belle ! Le leader de notre équipe est Pat Littlejohn, 48 ans, vétéran aux milliers de premières (la dernière au Taweche, 6545 m en Himalaya avec Mick Fawler). Jane Whitmore, grande habituée de la région, a eu la chance de pouvoir visiter les grands murs de Karavshin dans le Pamir il y a trois ans. Docteur au National Health Service , elle travaille dans une clinique de Southport. Pour ma part, c'est mon troisième voyage au Kirghizstan. Le reste de l'équipe est composé de Richard Smith, qui a beaucoup grimpé dans le massif du Mt Blanc, de Jo daSilva, grande voyageuse et grimpeuse, d'Ingrid Crossland, qui a fait plusieurs expéditions et travaille comme guide de trek pour diverses agences, d'Alan Dunworth de Aberdeen en Ecosse et de Chris Cark, manager d'un centre de danse de valse, fox-trot, quickstep, tango et fin connaisseur du Zimbabwe.
Le lendemain, réveil à 8 heures à l'hôtel soviétique Issykul, et départ vers le Kokshall-Too. Première étape : Naryn, au sud, où nous partons avec un camion de l'ancienne armée soviétique de type Oural à six roues motrices. C'est l'unique véhicule pouvant franchir les hauts plateaux en pleine steppe et hors-pistes. Le conducteur peut modifier le gonflage des pneus tout en roulant pour bénéficier de basses pressions dans les terrains particulièrement mous. Sur le toit, notre chargement fait plier la tôle, presque une expédition lourde ! Rien n'est laissé au hasard : une yourte complète servant de tente principale pour le camp de base, une tente-cuisine de l'ex-armée soviétique, un demi tonneau forgé servant de fourneau, une table pour l'intérieur de la yourte, deux bonbonnes de gaz de taille moyenne et quatre grandes, six coffres en bois contenant tous le ustensiles de cuisine tels que becs à gaz, casseroles, poêles, théières, services, une quantité de bois ramassée sur la piste, principalement des poteaux électriques qui n'ont pas résistés aux forts vents qui balaient ces hauts plateaux. Avec ça, il y a des haches, des scies, pelles, station radio, une antenne de huit mètres de haut, des radios portables mais très lourdes, un réservoir de kérosène supplémentaire pour le camion, installé derrière nos fesses, douze tentes pour le camp de base avancé, le matériel personnel et technique des alpinistes, un mouton baptisé Mary par l'équipe, qui s'agite dans la cabine, des caisses de nourriture pour un mois, de la bière, une dizaine de bouteilles de vodka, des arbouss et ko-on., sortes de pastèques et melons locaux. Au Kirghizstan, les lyophilisés, ça n'existe pas !


suivante .