L'ILLUSTRE
n°40 1er novembre1997

ROMANDS A L'AVENTURE
DEUX ALPINISTES AU KIRGHIZISTAN
Texte et photos Alan Delizée

Aujourd'hui, quelques nuages recouvrent les Dents-du-Midi. Je savoure ce moment de repos entre deux courses en montagne. Dans mon chalet, au-dessus d'Aigle, une odeur de curry embaume. Mais mon ami "K-Soul" débarque en trombe en brandissant une carte de géographie de l'ex-URSS: "J'ai un projet de film sur le Kirghizistan, serais-tu intéressé?" me lance-t il en prenant place à ma table. Je le regarde, interloqué. Il m'explique son plan: une expédition légère avec un objectif, gravir le Khan-Tengri, dans le massif du Tlen-Shan. "Khan" signifie seigneur; "Tengri" esprit. Le Seigneur des Esprits est une pyramide cristalline redoutée des alpinistes. La région est réputée pour ses avalanches et ses chutes de séracs imprévisibles. Ce sommet exerce immédiatement sur moi une véritable fascination. Il m'obsède nuit et jour. Le Seigneur s'est emparé de mon esprit.
15 juillet 1996. Le vol pour le camp de base du Khan-Tengri est accompagné d'un coup de Kara-Balta, la vodka locale, sur le tarmac. Après deux semaines d'acclimatation dans le pays, les choses sérieuses commencent enfin pour nous. Dans l'ancien hélicoptère de l'armée russe qui nous emmène, le cocktail de l'altitude et de la Kara-Balta est détonant. Je suis ivre de bonheur. L'hélicoptère atterrit violemment au milieu du glacier d'Inilchek. J'éprouve soudain une bizarre sensation à la poitrine. Pas étonnant, après être monté à 4000 mètres en quelques minutes! En levant le nez très haut le Khan se présente à mes yeux émerveillés. Un mélange de respect et d'admiration m'emplit. J'ai déjà de la peine à respirer ici, alors là-haut?
Le 18 juillet, nous installons notre tente. Ce soir-là, je n'ai pas trop le moral. Ma compagne me manque. Soudain une voix s'élève dans la nuit- "Alan, dont stay alone, come on!" La tente des Russes est un morceau de tissu de l'armée soviétique dressé sur deux bâtons de ski du siècle dernier. Andruss, un des guides qui nous accompagnent, raconte des "alpinisti anekdots". L'ambiance est chaleureuse; nous nous passons le plat de pâtes flottant dans une sorte de soupe. Il ne nous manque que la guitare...
Le lendemain, nous progressons avec peine le long du glacier. La neige nous arrive aux genoux et le sol est très crevassé. Après le couloir, une barrière de séracs verticale nous barre le chemin. J'attaque la paroi de glace et pose une corde fixe. La combe suivante est un calvaire: une fournaise où chaque pas est un enfer.

MA VUE SE TROUBLE

Nous montons une tente à 5500 m sous un sérac, avant de redescendre au camp de base pour nous reposer. Durant la nuit, je ne ferme pas l'oeil. J'entends le souffle de mon compagnon. Il s'accélère désespérément pendant son sommeil, pour absorber l'oxygène nécessaire à la vie.
Le 26 juillet, nous parvenons au col, à 5900 m. Après une nuit dans une caverne de neige, nous attaquons à 2 heures du matin. L'arête du lKhan-Tengri se développe devant nous sur 1100 m de dénivelé. Un Cervin dont le sommet culminerait à 7000 m!
Le sang à cette hauteur est aussi épais que de la double crème de Gruyère. Je ne sens plus mon pied droit. A chaque pas, je le frappe contre mon pied gauche, pour le réactiver. En vain. Cela m'inquiète.
Les cordes fixes russes sont dans un si piteux état après l'hiver que nous n'osons pas y toucher. Les passages deviennent très techniques et je dois enlever les moufles afin de saisir les petites prises qui s'effritent. Mes doigts sont durs comme de l'acier inox.
A 6400 m, je regarde mon compagnon. Son visage me semble irréel. Mes crampons crissent sur des dalles couvertes de neige poudreuse. Je m'accroche pour ne pas tituber. Pour pouvoir marcher chacun à notre rythme, nous ne nous sommes pas encordés. En équilibre précaire sur mes pointes avant, je jette un coup d'œil sur le vide, entre mes jambes. C'est monstrueux. "Ne t'écoute pas, continue", me dit une petite voix intérieure.
A 6600 m, nous découvrons une plate-forme et une plaque commémorant les victimes du Khan. Lugubre. Epuisés, nous tombons dans la neige. Nous souffrons tous les deux de maux de tête violents. Ma vue se trouble.
Tout à coup, "K-Soul" s'écrase sur son sac. Je l'imite. Devant nous, les montagnes s'étalent à perte de vue, jusqu'en Chine. Un sentiment d'éloignement total s'empare de moi. Le rayonnement du pic devant nous est si intense que j'ai l'impression qu'il vibre comme un volcan. Je commence à halluciner. Nous restons ainsi, telles des momies, pendant plus d'une heure. Cette attente nous est fatale. "Je ne fais pas un pas de plus", balbutie mon compagnon.

TRISTE JE REGARDE LE SOMMET

Deux solutions s'offrent à moi. Soit je continue, j écoute le grain de folie qui m'a si souvent réussi. Il reste à franchir un ressaut vertical après une traversée, puis à faire la trace sur la calotte sommitale sous un vent violent, seul. Et surtout, à revenir. Soit je renonce, si près du but. Je pense à cette vie sacrée, à cette vie unique.
Aucun sommet ne justifie le prix fort. Epuisé par tant d'efforts, souffrant du mal aigu des montagnes et trop peu acclimaté à l'altitude, continuer reviendrait à mettre un pied dans la tombe.
Je regarde le sommet une dernière fois, avec tristesse.Je ressens alors une totale humilité en pensant à nos guides russes. Avec des moyens d'avant-guerre, ils nous ont donné une leçon d'alpinisme et d'humanité. Ils sont mon avis les alpinistes les
plus gentils et les plus endurcis de la planète.

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