LES ALPES
juillet 1998

ALA ARCHA, LE " CHAMONIX KIRGHIZE "
Texte et photos : Alan Delizée

Imaginez un bassin d'Argentière vierge, où vous ne croisez personne. Imaginez que la télécabine des Grands Montets n'existe pas. Imaginez encore que tout près de là, vous trouvez une aiguille de granit comme les Drus où vous pouvez faire des voles de trente longueurs et plus... Non, vous ne rêvez pas. Nous sommes en Asie centrale, au Kirghizistan pour être précis.

Cette région de rêve, nommée Ala Archa, se trouve dans la partie centrale de la chaîne kirghize Ala-Too, à une heure de camion au sud-est de Bishkek, capitale du pays. Pas besoin d'hélicoptère, de longue marche d'approche ou de porteurs. Cet univers de granit se situe à portée de main! Et pourtant, malgré cette proximité pour les alpinistes kirghizes ou kazakhs, il n'y a plus personne aujourd'hui à Ala Archa. Pourquoi?

SPLENDEUR ET DECADENCE…

Dans le passé, l'activité était très intense dans la région, raconte Andrei, notre compagnon kirghize. En effet, avant la chute du régime communiste, le parti "sponsorisait" les alpinistes soviétiques pour qu'ils illustrent la toute-puissance de l'Etat par des ascensions plus dures et plus dangereuses les unes que les autres. Le Comité national des sports avait installé à la "halte Ratzek" une sorte de bureau qui désignait les groupes qui pouvaient conquérir certains sommets ou ouvrir de nouvelles voies. Ainsi, chaque année, des dizaines de cordées affrontaient les faces redoutables du bassin, se lançaient dans les traversées d'arêtes les plus folles et les plus engagées. Andrei nous explique qu'à l'époque il faisait six mois de montagne par an, tous frais payés bien entendu...

Néanmoins, l'école soviétique était extrêmement rude et les places chères. Il fallait montrer patte blanche politiquement et justifier d'un palmarès alpin impressionnant, attesté par le comité, pour se lancer dans des ascensions plus difficiles. La sélection était impitoyable. Elle portait non seulement sur les compétences et le niveau technique mais aussi sur l'engagement, les capacités de leader dans un groupe, le sens de l'organisation, les connaissances médicales ou en matière de sauvetage, etc. Et puis, avec la débâcle de l'Union soviétique, les possibilités qu'off rait ce système à la fois très sévère et généreux se sont évanouies...

NOMBREUX ITINERAIRES EN ROCHER ET EN GLACE

Bernard, mon compagnon de voyage, est un grand amoureux de la Russie - il parle d'ailleurs couramment le russe. Ensemble, nous étudions les diverses possibilités d'escalade de la région.
Deux sommets ont attiré notre attention: le Korona (4860 m) et le Pik de la Corée Libre (4810 m). Le premier est une tour de granit eff ilée accolée à un vaste glacier. De nombreuses voies y restent encore à ouvrir mais sont d'une difficulté substantielle. Plusieurs voies de 20 à 30 longueurs ont déjà été tracées. Toutes ont un caractère rocheux prononcé. Le second sommet présente un versant nord très impressionnant, dans lequel se trouve une vaste paroi surplombante, sombre et hostile.
De façon générale, bien que la plupart des itinéraires se déroulent dans le rocher, on peut pratiquer l'escalade glaciaire moderne de manière intensive à Ala Archa, même en plein été. Une série de parois restent englacées tout au long de l'année. On y trouve une quantité d'itinéraires de glace et mixtes de grande importance.
Comme nous ne possédons quasiment pas d'informations sur la région, nous décidons de nous aventurer sur l'éperon nord-ouest du Pik de la Corée Libre. La face nord, en effet, est bordée d'un splendide éperon qui débouche au sommet ouest. Un vertigineux couloir longe cet éperon rectiligne. Ce couloir de 1300 mètres de dénivellation semble d'ailleurs n'avoir jamais été skié; avis aux amateurs! La partie à gauche de l'éperon est raide et très diversifiée, avec des goulottes et du mixte qui débouchent sur l'éperon ou au sommet ouest.
Après une nuit passée dans un bivouac ressemblant à une sorte de container jaune posé à l'envers, vestige de l'âge d'or de l'alpinisme soviétique, nous démarrons le 7 juillet au petit matin. Dans la nuit, nous faisons la trace sur le glacier d'Ak-Saï jusqu'au pied de la face. Je regarde la voûte étoilée. Une étrange sensation m'envahit. Je suis à quelques dizaines de kilomètres de la Chine et pourtant tout me semble si familier. J'ai l'impression d'être à la maison.

Après un passage de rimaye accompagné de sinistres craquements dus à un pont de neige quelque peu fragile, nous remontons les premières pentes sans encombres. Pour nous alléger au maximum, nous n'avons emporté qu'un brin de 9 millimètres et un minimum de broches: quatre au total, ainsi que trois pitons.
L'escalade s'annonce engagée et elle le devient rapidement dans les longueurs raides. "Il faut que je me libère dans la tête, c'est la seule solution. Loin de tout, ici au Kirghizistan, le moindre pépin et c'est fini."

Après une longueur de glace verticale, j'arrive enfin au relais. Nous atteignons l'éperon au terme de dix heures d'escalade intense. Après une pause au soleil bien méritée, nous continuons la progression sur l'éperon, nettement plus facile. Cependant notre enthousiasme se heurte rapidement à des quantités de neige insurmontables. J'enfonce jusqu'au ventre, la progression devient impossible et trop dangereuse. Nous décidons alors d'entamer la descente par le couloir rectiligne, malgré le soleil qui tape fort. Quelques heures plus tard enfin, nous mettons le pied sur le glacier, à l'abri des avalanches. Les pentes nord-est ne cessaient de "cracher" et Andrei, resté au container, se faisait un sang d'encre en observant notre progression. Il nous accueille en nous prenant dans ses bras et nous offre le tchaïainsi que le saucisson local.
Contrariés par le mauvais temps, nous avons cependant encore pu faire en catastrophe l'ascension du Box (4240 m), montagne qui fait penser à une grosse baleine figée au milieu d'un océan de glace...


AUTRES POSSIBILITES DU SECTEUR

Les montagnes les plus hautes du secteur se trouvent autour de la partie supérieure du glacier d'Ak Saï: le Pik Sem ienova-Tensha nskogo (4875 m), le Mt Korona (4860 m) et le Pik de la Corée Libre (Svobodnaya Korea, 4740 m). On trouvera les voies les plus difficiles et les plus intéressantes en face nord du Pik de la Corée Libre et dans le versant nord des tours du Mt Korona (monolithe de 1000 m quasi vertical).
Au départ du refuge Stayanca Razika, signalons une classique: l'arête nord de la première tour du Mt Korona (4810 m, 4A en cotation russe, 9 heures, essentiellement neige-glace).
Du bivouac jaune, les possibilités sont nombreuses. Entre autres: dans le bassin ouest des tours du Mt Korona, le Pik lziskatel (4400 m); dans le versant nord du Pik de la Corée Libre, la voie Lowe, une classique ouverte en 1976. Entre celle-ci et la voie Barber (1976), de nombreuses possibilités d'ouverture subsistent. Sur l'éperon nord-ouest de la même montagne, la voie Delizée-Cherix (1996, IV/5 français). Autre course, idéale pour se mettre en jambes: l'arête sud du Pik Box.

INFORMATIONS PRATIQUES
Des nouvelles parfois inquiétantes, telle celle, il y a quelque temps, de la prise en otage d'une coopérante française au Tadjikistan, nous rappellent que l'Asie centrale ex-soviétique reste un territoire peu développé, imprévisible et dangereux par endroit. Le Kirghizistan en est sûrement le pays le plus stable.
Cependant, la différence de niveau de vie entre autochtones et Occidentaux provoque de plus en plus de tensions et d'agressions. Prudence, donc...
Hérité du système bureaucratique soviétique, l'accès au Kirghizistan reste relativement compliqué du point de vue administratif. Il est nécessaire d'obtenir une invitation auprès d'une agence locale. Muni de cette invitation, on fait ensuite une demande de visa à l'ambassade du Kirghizistan.

Les lignes aériennes directes sont pour le moment peu nombreuses et le transit par la Turquie semble la meilleure option.
Le voyage individuel est à déconseiller totalement. Il est impératif d'être accompagné d'un guide-interprête russe ou, mieux, kirghize, indispensable pour vous tirer de bien des mauvais pas. En effet, il n'est pas rare de subir dix contrôles de police par jour et de ne s'en sortir que moyennant un bakchich! Dans ces situations, n'intervenez pas: c'est le travail de l'interprète.

Matériel à emporter
Dans ce pays qui est resté coupé du monde jusqu'en 1991, on ne trouve que très peu de biens de consommation occidentaux. Il est donc impossible d'acheter ou de louer sur place du matériel technique au standard européen. Cordes, tentes, friends, pitons, piolets etc. doivent donc faire partie des bagages. Uidéal est de prendre du vieux matériel et de l'offrir après l'expédition aux alpinistes du coin. Emporter également un réchaud à essence, les recharges de gaz étant introuvables.
Toute la nourriture, en revanche, peut être achetée dans les marchés de Bishkek.
Adresse administrative utile :
Pour obtenir les papiers nécessaires à l'entrée au Kirghizistan, s'adresser à la Mission permanente de la République Kirghize, 118 rue du Rhône, 1204 Genève,tél. 022/7071614, fax 022/707 16 41.
Avec qui partir :
AD Guides Tél. 00 4179 457 23 57. E-mail info@ad-guides.com
www.ad-guides.com

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