LES ALPES
juillet 2002

ALPINISME AU KIRGHIZSTAN
Les bonnes sorcières blanches du Kokshall-Too
Texte & Photos : Alan Delizée


Depuis l'ouverture des massifs de l'Asie Centrale, le Kirghizstan, hérissé d'une pléthore de sommets encore vierges, est en passe de devenir La Mecque de l'alpinisme. Le Kokshall-Too, l'une des dernières chaînes inexplorées du Tien-Shan, massif montagneux s'étirant sur plus de 1500 kilomètres du nord du Karakorum à l'Hindu Kush, longe la frontière entre la Chine et le Kirghizstan, sur près de 400 kilomètres. Il offre quelque soixante sommets de plus de quatre mille mètres, la plupart inviolés, et dix-sept de plus de cinq mille, dont onze n'ont jamais été gravis. Le plus haut de la chaîne est le Pic Dankov qui culmine à 5982 m. Cette région, très isolée et rarement parcourue, est une aubaine pour l'alpiniste en mal de terra incognita.

A bord d'une relique de la Guerre froide

A notre arrivée à Almaty, au Kazakhstan, la chaleur est asphyxiante. En nous dirigeant vers le véhicule, un Kazakh nous bloque l'accès à la route où est garé le bus. Impossible de passer avec nos chariots. Le ton monte rapidement. "Pourquoi fais-tu cela?", lui demande notre interprète. "Pour travailler. Comme ça, ils ne peuventplus rouler avec leur chariot et doivent utiliser les porteurs jusqu'au bus. " Nous nous prêtons à ce petit jeu de bonne guerre. Dans la foulée, un des porteurs accroche une sangle des sacs dans le pare-chocs d'une Traban, voiture symbole de l'ex-URSS qui passe dans le coin: hurlements, bagarre... un jour comme les autres en Asie Centrale. Nous rejoignons Bichkek, la capitale du Kirghizstan, où Vladimir Kommisarov, qui a parcouru presque tous les sommets de l'ex-URSS, nous attend avec une bouteille de vodka pour fêter notre arrivée. Le lendemain, nous embarquons vers Naryn, au sud, première étape pour le Kokshall-Too, à bord du seul véhicule à même de franchir les hauts plateaux en pleine steppe et hors-pistes: un camion de l'ancienne armée soviétique de type "Oural", avec six roues motrices. Le conducteur peut modifier le gonflage des pneus tout en roulant, pour bénéficier de basse pression dans des terrains particulièrement mous et surmonter ainsi tous les obstacles sur notre route. Sur le toit, notre chargement fait plier la tôle. Il faut dire que rien n'est laissé au hasard: nous transportons une yourte complète, une tente-cuisine, un demi-tonneau forgé servant de fourneau, une table, six bonbonnes de gaz, autant de coffres en bois contenant le matériel de cuisine ainsi qu'une quantité de bois ramassé sur la piste, principalement des poteaux électriques qui n'ont pas résisté aux forts vents balayant ces hauts plateaux. A cela s'ajoutent encore le petit outillage, l'installation radio, le matériel personnel et technique des alpinistes, des caisses de nourriture pour un mois et... Mary, un mouton qui s'agite dans la cabine! Au Kirghizstan, les lyophilisés n'existent pas. Après avoir traversé les grandes plaines fertiles du Kotchkorka, nous roulons en direction du premier col, le Dollon Pass, 3038 mètres d'altitude, donnant accès au sud, à la région de Naryn. De là, nous franchissons le Kassybell Pass puis, en laissant la chaîne montagneuse At-Bashi sur la droite, nous nous dirigeons vers la région d'Ak-Su, et enfin le Kinda-Pass, qui nous ouvre les portes du Kokshall-Too.

Au pied du glacier Kotur

Nous arrivons sur un terrain plat au pied du glacier Kotur (Ototash). Derrière la moraine, toute l'équipe s'occupe du déchargement du camion avant d'installer le camp de base. Cet endroit, perché à 3900 mètres, sera notre port d'attache durant un mois.
Nuit étoilée, temps limpide: les bonnes sorcières blanches du Kokshall-Too sont avec nous. Nous nous réveillons dans un paysage blanchi par le froid de la nuit et chargeons nos sacs avec plaisir, tant le besoin d'action se fait sentir. Le vent souffle et il fait frais. La trace est pénible et le trajet s'avère exténuant, tant il est monotone. Nous remontons le glacier Kotur, désespérément plat durant une quinzaine de kilomètres, lourdement chargés sous un soleil de plomb. Une heure après notre arrivée au camp avancé, les décisions sont prises: Pat, le chef de l'expédition, Richard, Jo, Vladimir et Alain iront au Pik 5155 (Pik Obzhornavy), au-dessus du camp avancé. J'irai à la frontière chinoise au fond du bassin, au Pik 5140 (Pic Pyramida) avec Oleg, Slava, Chris, Ingrid et Jane, notre médecin.
L'ascension se passe sans problème, malgré une acclimatation assez difficile. Derrière la frontière, la vue est féerique. Totalement inexploré, le massif chinois est splendide, de superbes éperons de granite découpent ces montagnes, alternant avec de belles lignes de couloirs en neige et glace. Une aubaine pour les alpinistes! Le regard fixé sur ces arêtes qui découpent l'horizon, je me surprends à imaginer des itinéraires...

Les sorcières blanches se déchaînent

Il a neigé toute la nuit au camp de base: le poids affaisse les tentes et chacun a dû se battre pour ne pas être submergé. Il a fallu ouvrir l'¦il à intervalles réguliers pour pousser la toile recouverte de neige et sortir, de temps à autre, pour dégager la tente de l'extérieur. Plus de 30 cm sont tombés pendant la nuit. A l'aurore, toute l'équipe se presse dans la yourte autour du feu bienfaisant, seul îlot de confort sur ce plateau balayé par le vent des steppes. Les journées s'écoulent lentement et se ressemblent. Nous commençons à tourner en rond. Nous pensons tous à cette expédition qui, l'année dernière, est restée bloquée par la neige, tombant sans discontinuer durant un mois, et a eu toutes les peines du monde à quitter les hauts plateaux avec les camions.
Aujourd'hui cependant, malgré Penneigement, Oleg, Slava et Georges partent pour le camp avancé, accompagnés par la grêle, des orages et des vents violents. Quand ils reviennent enfin, les nouvelles ne sont pas très bonnes. Une tente s'est envolée sur le glacier, dispersant tout le matériel qui était à l'intérieur. je n'ose pas imaginer l'ambiance là-haut. Retrouverons-nous les tentes? Et dans quel état?