Les Diablerets

LES CHEMINS DU VERTIGE

Entre randonnée et alpinisme, voici un raid pédagogique de quatre jours sur les sentiers et via ferrata des Préalpes suisses. Cet itinéraire mélange les genres et permet à l'apprenti montagnard de faire ses armes. En évoluant dans une grande variété de terrains, il appréhende le monde alpin avec plus d'assurance et obtient ainsi son visa vers l'autonomie. A noter que, de par son originalité et la beauté des lieux traversés, ce circuit garde tout son intérêt auprès des montagnards avertis.

Texte : Alan Delizée
Photos : Laurent Bouvet /RAPSODIA

Lorsque je suis arrivé à Leysin pour la première fois, j'étais bien loin de penser que cette région avait été un haut lieu de l'alpinisme à l'époque flamboyante des sixties. John Harlin, le " Dieu blond ", établit son camp de base permanent au pied des tours d'Ai et ramena toute la fine fleur des grimpeurs et himalayistes anglo-saxons. Royal Robbins, Gary Hemming, Dougal Haston, Don Whillans, Peter Boardman, autant de légendes dont les destins restent à jamais liés à ces parois calcaires, véritables sentinelles de pierre au-dessus du golf de Montreux.

Nous entamons ce matin ce raid via ferrata au pied des installations de la Bemeuse. D'un pas lent, nous quittons les sanatoriums de Leysin et ses bâtiments de style victorien. Notre petit groupe suit le cheminement tortueux de ce sentier de randonnée helvétique aux peintures rouge et blanche si caractéristiques. À la croisée des chemins, quelques panneaux indicateurs jaunes au lettrage noir nous donnent la direction de la tour d'Ai. Sur cette terre généreuse et bucolique recouverte d'un tapis de fleurs multicolores, notre esprit vagabonde en toute tranquillité. Peu à peu, nous laissons la forêt derrière nous. Le sommet de la Berneuse apparaît alors sur notre gauche avec son restaurant tournant, le Kuklos, dont la forme rappelle celle de la tour d'Aï. Une fois arrivés au lac d'Ai, nous découvrons des alpages pittoresques et des troupeaux de vaches aux cloches reluisantes... Au-dessus du petit lac, le Sphinx d'Ai, un monolithe calcaire au nez allongé, nous regarde, dubitatif. En quittant les bergeries qui parsèment ça et là les champs d'herbe grasse, une sente nous amène sous les narines du Sphinx. Le sentier qui monte jusqu'à la Chaux d'Ai grimpe sec et les mollets chauffent. La vue du chamois vaudois (rayés vert et blanc, tatoué " liberté et patrie " sur le flanc droit) Vient nous remplir le cœur de courage et aide mon petit groupe à vaincre le dernier raidillon qui donne accès à une vue à couper le souffle sur le lac Léman.

De l'utilisation d'une longe
Jusque-là, notre itinéraire ne différait pas d'un GR classique, mais voici venu le moment d'enfiler le baudrier et de mettre en place la longe de sécurité pour entamer une partie plus aérienne. Une seule chose à connaître pour la suite : l'utilisation correcte de la longe en Y . Mes apprentis alpinistes comprennent rapidement le fonctionnement de celle-ci sur le premier tronçon d'échelles.

En quinze minutes, ils deviennent autonomes, les gestes sont plus fluides et la progression plus rapide, le temps de rejoindre la première vire horizontale et de se familiariser avec le vide. Une gestion du
vide progressive, qui s'améliore à mesure que l'on gravit les échelons. Au pied de la fameuse cheminée caractéristique, nous entamons une leçon d'alpinisme classique: technique d'opposition et un peu de ramonage. Souples comme des gazelles, les filles franchissent la difficulté après avoir posé leurs pieds de chaque côté de la cheminée sur les échelons régulièrement disposés. Enfin, nous arrivons sur la vire finale avant le dernier ressaut où est vissée dans le rocher une authentique gamelle de l'armée suisse contenant un livre d'or. Nous en profitons pour mettre un petit commentaire sur ce raid qui débute dans le soleil et la bonne humeur Encore quelques pas et nous atteignons le sommet de la tour d'Ai (2205 m). Une vue imprenable à 360° sur les Alpes valaisannes, l'Oberland bernois, le massif du Mont-Blanc et le lac Léman.

Une descente hésitante
La tour d'Ai est très étroite et allongée. À la descente, le chemin est escarpé et la moindre erreur serait fatale sur ces pentes recouvertes d'herbe glissante. Notre petite équipe est encordée afin de prévenir toute glissade. Les sections les plus délicates sont équipées de mains courantes qui facilitent la progression et l'assurage d'un groupe. Quelques dalles sont recouvertes de gravier, la concentration est de mise. Après quelques dérapages de semelles, le groupe se familiarise avec ce terrain et avance d'un bon pas.

Après une nuit confortable dans un bed & breakfast, nous quittons les paysages bucoliques de Leysin pour une partie plus austère aux Diablerets. Direction Creux-de-Champ, point de départ de notre petite expédition de trois jours. Face à nous, les parois des Rochers de Champ, un grand cirque sévère rayé de longues cascades venues des glaciers du Culan, de Pierredar et de Prapio. De la vraie wilderness à la vaudoise... Nous avons emporté une corde de 40 mètres, des baudriers, des longes ferrata, des casques mais aussi crampons et piolets. C'est un équipement complet destiné à la haute montagne, à la rando glaciaire et à la via ferrata qui no
us attendent ces prochains jours.

La montée à Pierredar, première étape du périple, se déroule sur un sentier raide qui zigzague à travers la forêt. Nous laissons les canyons des Lués de Paetcenet puis, après les Pierres noires, sorte de cimetière de blocs erratiques, nous entamons la grande traversée de la côte de Prapio. Le paysage est de plus en plus lunaire et la végétation disparaît peu à peu. Après trois à quatre heures de marche, nous arrivons sur ce merveilleux plateau rocheux de Pierredar, recouvert d'une douce pelouse alpine où paissent tranquillement des moutons. Autrefois, bergers et chasseurs connaissaient bien ce replat calme et affable avant leurs expéditions au pied du Scex rouge, au sommet des Diablerets, de Tête ronde ou du Culan. Après qu'une avalanche ait balayé l'ancienne cabane en 1990, on a érigé à 300 mètres de là un robuste refuge de 22 places.

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