LES
SKI FRANÇAIS février 2000
| GRAND
SKI / LEYSIN - LES DIABLERETS Par Franck Oddoux Photos Laurent Bouvet/Rapsodia
A
deux pas de la frontière française, au bord du lac Léman,
se dressent les Alpes vaudoises. Nous sommes en terre suisse, le pays où
le ski et la vie se confondent. Greg Liscot, Baptiste Blanc et Philippe Troubat
n'ont pas fait que des dépôts en banque. Les Frenchies ont exploré
de fond en comble Leysin et Les Diablerets. Récit d'une inspection dans
les règles...
Le père Noël est mort à Leysin.
Ceux qui s'en souviennent sont encore sous le choc. Le 24 décembre au soir,
il a décollé en deltaplane du haut des pistes de Leysin, les poches
pleines de mandarines et de cacahouettes (?!). Alors que l'hôtesse de l'air
venait juste de servir un rafraîchissement au passager, un piqué
subit de la voile a jeté un certain effroi. Trop de présents dans
la hotte, trop peu de sang dans l'alcool du pilote ou bien une entourloupe de
la météo... on en cause toujours au village. Toujours est-il que
le commandant et Redrnan ont terminé leur course en radada avant le grand
stop final. Flingué le père Noël ! Comment voulez-vous expliquer
aux mômes, les yeux écarquillés, que la loque qu'on embarque
dans l'ambulance avec une patte cassée ressemble de près ou de loin
à Santa Klaus ? Depuis, "Pampan Airlines" n'embarque plus de
VIP, mais il continuerait à sévir en parapente. Méfiance...
On l'aura compris, il y a une équipe de choc à Leysin, un petit
commando qui s'est spécialisé dans les soirées engagées
et l'animation à tout crin. A l'époque où Leysin rimait avec
festival de musique et pendant que Prince et d'autres grandes pointures du rock
mondial se trémoussaient sur scène, un petit groupe servait derrière
un bar improvisé un cocktail : le Dahu tropical. On murmure que le mélange
était mystérieusement effectué dans une grande baignoire
en fonte. La bonde enlevée libérait le breuvage qui empruntait un
tuyau jusqu'au bar. Les festivaliers prisaient particulièrement ce cocktail
goûteux et pas cher. Plus tard dans la soirée, au fil des concerts,
après des gosiers moult fois arrosés, les habitants de Leysin auraient
assisté à des scènes que seuls le sexe, la drogue et le rock'n'roll
peuvent provoquer. Amen.
Si Leysin a été une belle fille
turbulente, elle s'est un peu calmée avec la fin de son fameux festival
qui n'en finissait plus de déclencher les foudres de la météo
chaque fois qu'il avait lieu. Ce n'est pas faute pourtant d'avoir accueilli le
gratin de la sono mondiale. Leysin s'est fait depuis un petit lifting : des remontées
mécaniques ont été changées, elle s'est laissé
charmer par le snowboard et accueille l'ISF Pro Tour Classique. Mais la station
garde un air de grande darne, voire de ce charme un peu désuet qu'on attribue
aux stations thermales des Pyrénées. Certaines grandes façades,
certaines moulures et architectures altières ne trompent pas ; Leysin a
bien eu un passé fastueux. Son climat au début du siècle
a été le plus sûr de ses atouts. Exposées au sud, les
pentes de la station sont baignées d'un air qui soignait, disait-on, les
tuberculeux. Les malades sont venus pendant des décennies faire des cures
d'altitude. Des aristocrates, parfois même des têtes couronnées,
ont fait ici le plein de leurs poumons. De grands hôtels sont sortis de
terre, des écoles prestigieuses pour enfants fortunés ont élu
domicile à Leysin. Le ski est apparu avec les premières remontées
mécaniques. Dans les années quarante-cinquante, l'application d'une
découverte médicale est venue bouleverser le bel équilibre
de la station prospère: l'usage de la pénicilline est passée
dans les murs et l'on soigne désormais la tuberculose. Les strass
et les dorures ont pris peu à peu de la distance et les voitures de maître
empruntent de moins en moins souvent la route sinueuse qui grimpe de la vallée
d'Aigle. Heureusement, Leysin n'a pas vendu son âme et reste un village
tourné désormais pleinement vers le ski. Comme sa voisine Les
Diablerets, Leysin en impose par ses falaises immenses qui donneraient presque
des idées de base-jump... Mais la comparaison s'arrête là
car s'il faut toujours être vigilant aux Diablerets, ici, les murs de calcaire
restent décoratifs et le ski se pratique essentiellement dans la partie
boisée de la station. Les barres rocheuses sont peu fréquentes et
les pentes très variées. La véritable colonne vertébrale
de la station est la remontée mécanique de la Bemeuseexpress, qui
dépose les skieurs au pied de l'intriguant restaurant panoramique tournant.
Cette cathédrale de verre qui, curieusement, s'intègre assez bien
dans le site, est le point de départ de plusieurs variantes hors-piste.
Le ski se pratique à la carte avec chaque fois une ambiance boisée,
des rochers voire des petites barres à sauter. Si l'on part du restaurant
Kuklos (2 048 m), le dénivelé n'est pas énorme jusqu'au village
situé à 1250 m. | |
Mais
le caractère ludique des pentes joue de son charme. Bien calé dans
un fauteuil du Kuklos, la vue sur le lac Léman et Lausanne est absolument
imprenable, il y aurait même un petit air de Lake Tahoe (Californie) ou
de Barriloche (Argentine)... Difficile
de laisser Leysin sans mettre ses spatules dans le hors-piste encadré par
les énormes tours d'Ai (2 331 ni) et de Mayen (2326m). Du sommet de la
Berneuse, il faut prendre le télésiège de Chaux de Mont puis
remonter à pied (presque) jusqu'au pied de la tour. Il va falloir quitter
la piste et longer la paroi sur la gauche. Attention à ne pas dévisser
si la neige est gelée ! Deux cents mètres plus loin, un col débouche
sur l'entrée de la magnifique combe. C'est l'endroit et le moment d'envoyer
les grandes courbes. On peut lâcher les chevaux car la zone est dégagée
et propice aux excès de vitesse. Le retour vers le bas de la station se
fait en forêt. Dans l'enthousiasme général, méfiez-vous
de ne pas vous emballer et de ne pas descendre trop bas. Les chances de trouver
des coins non tracés à Leysin sont assez élevées car
le domaine est plus complexe qu'il n'y parait. Il y a toujours une combe oubliée
qui attend le passage d'une semelle P-Tex 2000. Pour le repas du soir, il semble
difficile de passer à côté du traditionnel restaurant La Fromagerie.
Les boiseries sont magnifiques et les spécialités préparées
devant vous sont à se damner. Si c'est votre jour de chance, vous pourrez
même assister à une dégustation de vin blanc, dont l'intriguant
Aigle des Murailles. | | Distants
d'une poignée de kilomètres à vol d'oiseau, Les Diablerets
sont baignés par une autre ambiance. Ce n'est pas cette fois-ci un belvédère,
mais plutôt un joli village solidement ancré en fond de vallée.
Quand il fait un froid de gueux, une bonne odeur de mélèze, de sapin
ou d'épicéa brûlé envahit les rues comme dans les stations
autrichiennes. Le bois nourrit les cheminées mais surtout, il habille les
façades ; d'où ce cachet d'authencité qui manque tant à
certaines grandes usines à neige françaises. Il faut reconnaître
que la Suisse est partie avec un gros avantage car les stations de ski sont aussi
des villages habités toute l'année et non pas des centres de villégiature
temporaire qui se vident au gré des grandes marées touristiques.
I:habitat est donc soigné et le paraître aussi important que le fonctionnel.
Si le village des Diablerets est en tous points agréable pour l'après-ski,
les choses sérieuses de la glisse se passent à 3 000 mètres,
sur les pentes de l'Oldenhom. On y accède soit directement par la nouvelle
remontée mécanique du col du Pillon, soit par Reusch, sur la route
de la célèbre station de Gstaad. Du Pillon, l'ancien téléphérique
qui faisait une halte au pied de l'immense falaise permettait de s'offrir le hors-piste
mythique de Pierres Pointes. Malheureusement, les nouvelles installations
n'offrent plus cette possibilité et le débat fait rage dans la vallée.
Car Pierre Pointe est un joyau, une pente qui joue dans la catégorie Grands
Montets, La Grave, Alagna, un morceau d'anthologie sauvage, puissant, physique
et beau. Bien sûr, il est toujours possible, grâce à une traversée
du haut du glacier, d'accéder à ce trésor mais la manuvre
est du genre périlleux au-dessus des barres rocheuses. Une autre faille
est connue des guides de haute montagne, qui emmènent également
des clients grâce à un rappel. Mais le grand public reste sur sa
faim. Pourquoi s'être en effet privé d'un tel site ? Le départ
se fait - ou se faisait - au pied de l'immense mur calcaire. Le téléphérique
semble encore plus petit. Après une brève traversée, l'itinéraire
brutalise la pente, lui rentre dedans, la déchire, dévoile les petits
couloirs... | |
Le rythme est toujours soutenu, les degrés d'inclinaison ne s'épuisent
jamais, toujours élevés, jamais extrêmes. En face nord, la
neige est un enchantement. C'est un pisteur-secouriste qui nous a fait découvrir
son jardin secret ; il nous l'a offert comme sur un plateau, un jour de poudreuse
où l'air gèle les narines et donne la barre au front. Quand les
mélèzes arrivent, la session touche à sa fin, la pente se
redresse, les courbes s'allongent, les muscles se relâchent. Pour une pente
plus tranquille mais néanmoins très belle, on peut se payer la combe
d'Audon, accessible depuis le sommet de Scex Rouge à 2 970 mètres
(prononcer comme la lettre "C"). Le glacier presque plat n'a aucun intérêt,
sinon celui de se muscler les bras en skating. Il débouche par contre sur
l'immense combe bordée de falaises qui n'est pas sans rappeler les Dolomites.
En s'éloignant de la trace du ratrac, on trouve quelques bons plans. Pour
les initiés ou les skieurs accompagnés d'un guide, il existe un
hors-piste magnifique mais exposé dont l'itinéraire est délicat
à déterminer; l'improvisation est donc totalement à proscrire Ce
bijou porte le joli nom de run de Praprio. Du sommet des Diablerets, on bascule
sur le glacier de Prapio rive gauche, jusqu'aux pentes de Pierredar. Les barres
rocheuses sont nombreuses mais le jeu en vaut la chandelle puisque "la bête"
fait plus de 2 000 mètres de dénivelée ! On l'aura compris,
le hors-piste aux Diablerets est affaire de connaisseurs, le relief tourmenté
ne pardonne pas l'approximation dans le jugement et on peut rapidement se trouver
en mauvaise posture. Mais pour qui sait s'éloigner des sentiers battus,
le bonheur est au rendez-vous. Il reste que le ski à Leysin et aux Diables
possède cet indéfinissable goût de ski suisse, presque exotique.
Ce qui frappe le plus, ce n'est pas forcément l'accent des gens ni leurs
expressions à faire rougir d'envie un Québécois, mais plutôt
ces villages tournés vers la vie de la montagne et le ski. Un ski qui se
pratique naturellement, à tout âge, sans stress. Une glisse qui fait
partie de la vie, depuis toujours semble-t-il.
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